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Vincent-Sosthène FOUDA:”Eboussi Boulaga était avant tout un phénoménologue et il vivait en permanence le déchirement des deux écoles”

Fabien Eboussi Boulaga vient de s’endormir pour l’éternité. Après avoir eu cette terrifiante nouvelle, j’ai appelé papa puis Achille Mbembe. Je ne suis pas qualifié pour parler de ce monument. Malgré ses airs de gentleman anglais, Eboussi Boulaga qui n’aimait pas le grande de professeur, m’est toujours apparu comme un homme plein de contrastes. Ne m’a-t-il pas avoué, un jour, que sa première vocation avait été de faire de la politique ! Pourtant il est devenu en premier Jésuite et enfin philosophe, il est resté un penseur particulièrement attentif au caractère conflictuel de la raison.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que, très tôt déjà, il se soit choisi Hegel et Heidegger pour maîtres. Etranges maîtres pour quelqu’un qui fut perçu, à l’étranger, comme le modèle même du philosophe sans étiquette c’est à dire l’homme de la crise du Muntu, l’homme qui a philosophé et qui a combattu l’éthnophilosophie !

Même s’il fallait être aveugle pour ne pas reconnaître en lui le Jésuite, il a consacré son premier travail à la fois philosophique et théologique à Hegel et à Platon – (la dissertation de licence en philosophie porte sur “La Section religion dans la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel. » ) Sa thèse de philosophie porte sur Le Mythe du dialogue chez Platon : Essai sur le mythe et dialogue comme formes du discours. C’était en 1968.

Mais, premier contraste révélateur, ce qu’il reprochait à l’éthnophilosophie, c’était précisément la grande place qu’elle accordait aux mythes et autres traditions. Eboussi était aussi conscient que la pensée africaine dans le grand concert de la raison avait besoin de sa particularité c’est pour cela qu’il a écrit : La crise du Muntu, Authenticité africaine et philosophie. Eboussi Boulaga était avant tout un phénoménologue et il vivait en permanence le déchirement des deux écoles française et allemande. Un jour que nous évoquions le sujet à son domicile dans ce quartier de la mort qu’est Mimboman dernier poteau, il me dit : « comment la phénoménologie pourrait-elle préserver son unité quand sa tâche consiste, précisément, à rendre compte de l’éclatement du sens en des perspectives toujours changeantes? » Un jour peut-être pourrions nous dédier à ce monument des mélanges dignes du service qu’il a rendu à la pensée en Afrique Noire. J’ai recensé assez rapidement une trentaine de mémoires et de thèses consacrés à sa pensée.

A défaut d’une œuvre accomplie, Fabien Eboussi Boulaga nous lègue aujourd’hui, un style exigeant de faire de la philosophie et de vivre en philosophe. Il nous a montré l’exemple — combien rare! — d’une tolérance combative. Il nous a comblés de tous ses talents et il nous a fait don de sa personne.

Le temps de nous demander, chacun pour soi, comment nous rendre dignes de ce don, est déjà venu. Alors que ce corps est encore chaud, qu’il refroidit d’une manière lente avant que nous le portions en terre dans les prochains jours, il nous est permis, encore et maintenant, de nous arrêter un instant et de nous laisser gagner par le bonheur de nous souvenir de sa présence au cœur de notre vie. Quelle présence ! Le souvenir du sourire de Fabien, de son amitié et de sa générosité restera, à tout jamais, vivant parmi tous ceux qui ont eu la chance de le connaître. Mais le souvenir de cette présence rayonnante sera désormais voilé par la douleur et par les regrets.

Je ne parlerai que de mon regret de ne pas l’avoir interrogé davantage sur ses projets futurs, de ne jamais l’avoir entendu faire de la musique avec sa fille, de ne pas lui avoir demandé de faire avec moi le parcours du tournant ethnophilosophique de la philosophie camerounaise. Et je tairai la douleur, que ressentent tous ses amis, de l’avoir laissé mourir seul au pied du Chemin de Nietzsche, ce samedi 13 octobre 2018.

 

In memoriam Fabien Eboussi Boulaga par Vincent-Sosthène FOUDA

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