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EBOUSSI BOULAGA : La « vanité » d’être poète en temps de détresse ?

Le Samedi 13 octobre dernier, en milieu d’après-midi, Fabien EBOUSSI BOULAGA, l’un des plus grands penseurs que le monde entier nous enviait s’est éteint à Yaoundé.

Dire un mot audible sur cet homme est déjà en soi un exploit. C’est aussi un risque : le risque notamment d’embrasser un large segment d’un temps ambivalent, à la fois caverneux et lumineux, alors même que les controverses théologiques, philosophiques, politiques et éthiques dans lesquelles il a pris position, s’inscrivent à la fois dans une vision et une division du monde…d’abord en âge.

Pourtant, l’âge en soi ne saurait être un facteur discriminant, à condition toutefois de savoir « traverser les âges et les générations ». Ce qui me frappa d’emblée et à jamais, chez EBOUSSI BOULAGA, c’est son extraordinaire capacité à circuler librement entre les âges.

L’utopie politique de notre âge

Certains d’entre nous, appartiennent en effet à la frange de jeunes camerounais dont l’éveil à la maturité sociale et politique a coïncidé avec la tranche de temps au cours de laquelle les sociétés africaines furent contaminées par les hoquets de la démocratisation. C’était récemment.

La démocratisation…c’est-à-dire en un sens, cette expérience sociale enivrante, qui, à bien des égards, n’a pas échappé au soupçon d’être le surnom contemporain de ce qui, au temps historique colonial fut baptisé Civilisation ; ou encore, qui prit la dénomination d’Evangélisation au temps historique de l’exportation de la proposition chrétienne chez nous. Toutes choses qui, comme on l’admettra, auront été à plusieurs égards porteuses de promesses sinon hypocrites, du moins forts ambivalentes.

Pour ceux d’entre nous, venus au monde presque deux décennies après les indépendances, cet épisode de transe (la revendication démocratique des années 1990) qui appartient désormais au patrimoine des luttes sociales locales, fut l’utopie politique postcoloniale qui parlait à notre âge.

La question dès lors, bien que manifestement politique embrassait une sphère bien plus large : l’enjeu sociologique et philosophique de cette expérience étant l’élargissement de l’horizon de notre imagination et le déplacement des frontières de nos utopies. C’est pourquoi, d’un strict point de vue camerounais, ceux qui s’efforcèrent d’accompagner et surtout d’interpréter de la manière la plus féconde cette expérience, ont fini par acquérir une forme de préséance dans la genèse de ce qui, pour l’instant, peut être considérée comme notre propre identité intellectuelle.

Il eut tout d’abord Jean-Marc ELA, de regretté mémoire, et qui, à travers ses traces, nous introduira aux études sociologiques.

Et parmi certains autres, il eut EBOUSSI BOULAGA. Très tôt pourtant, bien avant notre admission à l’Université, ce nom nous était déjà familier Hélas, notre arrivée à l’Université en 1995, coïncida à quelques années près, au moment où il en partait.

Toutefois, son « odeur » était partout omniprésente. Il avait la réputation de réfléchir « à contretemps », depuis l’époque où il parlait de « l’enjeu de dieu en Afrique », réputation demeurée intacte lorsque récemment encore, il est revenu sur « l’affaire de la philosophie africaine ». Sa crainte de voir la « démocratie transiter au Cameroun » était en partie fondée sur un « préjugé chronocentrique » que nous avons toujours hésité à partager.

Aujourd’hui, il nous faut hélas admettre que l’ordre du jour de notre société politique demeure particulièrement préoccupant à cet égard.

En dépit toutefois d’une écriture réputée hermétique, nous nous sommes efforcés de lire tout ce qui de lui, était à l’époque disponible, grâce à la petite bibliothèque du Cercle philo-psycho-socio-anthropologie de l’Université de Yaoundé I où il fut familier comme conférencier régulier.

Il sera, à la différence de Jean-Marc ELA et de certains autres, le seul dont je ferai la rencontre.

En 2009, au sortir d’une table-ronde sur la corruption tenue dans un grand hôtel de Yaoundé, où nous étions copanéliste, il me fit l’honneur de me confier d’importantes responsabilités dans la coordination d’un projet de recherche important.

Nous sommes depuis lors, restés en quelque sorte « proches »… Et au-delà des brefs moments de socialité et d’humanité faits de simplicité, d’humilité, de générosité, il nous restera ces « Lignes de résistance » qu’il n’a cessé de tracer dans la nuit d’une époque de détresse.

Le risque de penser la détresse

Durant les vacances scolaires, nous nous rendions au village. Certains villages voisins littéralement inhabités et quasiment sinistrés, au sein desquels s’ennuyaient au quotidien quelques vieillards, suscitaient nos moqueries ainsi que la risée d’autres villageois.

Ces villages étaient réputés être sous l’emprise de sorciers maléfiques. L’idée selon laquelle ces sorciers empoisonnaient la vie sociale et communautaire était largement partagée par tous les natifs et autres villageois du lieu. Certains jeunes téméraires ou sans moyens de migrer en ville qui étaient restés, mourraient parfois brutalement, car «mangés en sorcellerie».

Ces puissants sorciers exerçaient leur pouvoir : un pouvoir essentiellement nuisible, qui finissait par laisser l’impression que ces villages étaient, même en pleine journée, plongées dans une nuit permanente.

Cette parabole est d’une grande utilité dans la mesure où la sorcellerie entretien en effet avec la nuit un rapport d’évidente complicité. La puissance supposée et le pouvoir maléfique du sorcier lui viendrait en partie du « temps nocturne » qui est un temps caverneux.

Dans un certain sens, le temps nocturne est donc un temps anonyme et surtout un temps anomique, un temps «anté-historique». C’est un temps caverneux qui brouille considérablement toutes les frontières : entre le bien et le mal ; la laideur et la beauté ; la vérité et le mensonge ; le juste et l’injuste ; la joie et la colère ; la gaieté et la souffrance.

Il s’agit d’un temps visqueux, qui rend indistincte les identités, abolit métaphoriquement les phénomènes d’appartenance et qui somme toute, entretient une complaisance intime avec l’envers du licite et de l’éthique.

Tel est le noyau dur culturel et sociologique de « l’esprit de corruption ». C’est en partie à ce démon, à ses figures sociales et à ses totems qu’EBOUSSI BOULAGA s’est confronté avec une rare constance.

Dans un tel univers profondément versatile et un système social aussi enivré, La « Culture » constitue le plus grand gisement de subversion. L’essentiel de ceux qui y puisent et qui s’y nourrissent, acquièrent la faculté de « lire dans la nuit » des sociétés et savent ainsi mieux que quiconque, les compromissions à partir desquelles, certains palais se construisent et durent : le meurtre du frère, le sang de l’autre.

La culture serait donc la vraie menace politique des systèmes, notamment des systèmes relativement brutaux. Ceux qui y tirent la sève de leur vie s’adonnent ainsi à un exercice risqué, condamnés qu’ils sont au vagabondage, à l’exil, à la solitude, brouillés d’avec leurs sociétés et souvent privée de la reconnaissance chez eux.

Il en est ainsi d’EBOUSSI BOULAGA. Il puisait l’essentiel de son autorité dans La Culture. Il devenait de ce fait, bien plus redoutable que n’importe quel banal homme politique dont la force se réduirait à sa capacité à exciter les passions des foules.

Le pouvoir du « prêtre »

Devant la tentation du scepticisme généralisé et du cynisme rampant, en ce moment même où le « populisme communaucratique » séduit même les esprits réputés parmi les plus lucides, fragmentant une société politique et une société civile déjà réputée impuissante, EBOUSSI BOULAGA constitue un paradigme.

Il nous rappelle pour notre part, l’immense « pouvoir de la culture ». La culture ici n’a donc rien à voir avec ce qu’on entend habituellement par la multitude d’expositions folkloriques, sur les danses exotiques, sur les « masques bamouns», les peaux d’animaux sauvages léguées par des ancêtres, et autres « gris-gris » du même genre face auxquels de nombreux touristes européens manifestent une fascination très souvent feinte.

La Culture dont il s’agit ici est en revanche, cet ingrédient spirituel, qui s’entretient par la curiosité d’esprit, l’ouverture aux mystères des choses, l’attention portée aux héritages ancestraux et à ce qu’ils peuvent enseigner, la disponibilité à s’informer et à apprendre du lointain, la préséance des idées forgées dans la dialectique argumentative, sur les évidences immédiates des préjugés et des croyances de toutes sortes. Toutes choses qui vous confère une grande capacité pour anticiper les verdicts de l’histoire, pour vous-même et vos prochains et qui vous établit pleinement dans l’éternité de cette aristocratie morale des « religieux » : c’est dire, ceux qui établissent des « liens », qui détruisent des murs qui séparent et établissent des ponts qui unissent partout, des humains, des générations, des communautés, des ethnies…etc.

Une société qui ne dispose pas de cet arsenal de «prêtres», en mesure de « lire dans sa nuit », une telle société court tout simplement un immense risque : le risque d’un nouvel esclavagisme ; quel que soit le surnom que prendra cette nouvelle servitude demain.

C’est pourquoi certains d’entre nous ne désespérons point du Cameroun, qui a donné au monde, Fabien EBOUSSI BOULAGA, dont toute la vie témoigne en faveur de l’hypothèse qui veut que, le poète se nourrisse de la détresse, à peu près comme l’utopie se nourrit de la tragédie.

Armand LEKA ESSOMBA
Sociologue.
Laboratoire Camerounais d’études et de recherches sur les Sociétés Contemporaines.( CERESC)
Université de Yaoundé 1

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